mercredi 1 avril 2009

Chacun cherche sa place

Avec la crise, que j'aime bien, le rythme de travail est devenu nettement plus humain. Pour la première fois de ma vie j'ai "chargé en dispo", c'est à dire que je suis disponible mais qu'aucun projet client ne m'utilise. En le disant comme ça, mon statut de ressource saute aux yeux. Pour ne pas dire autre chose.
Et donc périodiquement, le service des feuilles de temps me contacte, pour voir si des fois les heures que j'ai chargées en dispo ne sont reclassifiables, si vraiment je n'ai pas travaillé en sous-main pour un senior directeur quelconque qui aurait oublié de me donner un compte à charger. Je travaille dans une entreprise bien gérée, et j'ai les boeufs-carottes (internal affairs) aux fesses. Ce qui pourrait très bien se finir au Pôle Emploi, en tenue Business Casual, si mon "taux de chargeable"( proportion de mon temps facturé à un client ou un compte interne) descendait en dessous de la température annale du CEO, soit 35%.

"Dans cette firme" m'expliquait un ami Manager Confirmé, "il y a plus de thermomètres que de trous du cul". Ce qui fait énormément de thermomètres, soit dit en passant.

Un petit con d'analyste, genre bébé, jeune diplômé, veut s'asseoir à ma place dans l'open space, sous le prétexte que le service de placement lui a réservé cette chaise spécifiquement (nous sommes installés par paillasse de 3 personnes et aucune des chaises à roulettes n'est attribuée à une personne fixe. Il faut réserver au moins un jour à l'avance). Je lui dis d'attendre un petit quart d'heure que je termine, sauvegarde et que je me déconnecte ; il arrache aussitôt le câble réseau de l'arrière de mon portable en me disant que c'est bon, c'est déconnecté. Je ne me laisse pas décontenancer, je range tranquillement en parlant de chose et d'autre d'un ton badin, j'attends qu'il ait déballé son matériel, qu'il se soit connecté, puis je renverse mon café sur le clavier de son portable en m'excusant. Pendant qu'il est parti en pleurant au service informatique, je vide son sac du haut du balcon dans le jardin d'hiver, et merde, je n'avais pas vu qu'il avait laissé son iphone dedans.

Je me rassois tranquillement et j'entreprends de revoir mon plan projet version 1.9, à nouveau rejeté. Pas facile de se concentrer :
- Putain ! Hurle Françoise Verdun, à l'attention de Jean-Paul Bernard, t'as envoyé les slides pour Empilard Express en te mettant non seulement Chef de Projet tout seul, et aussi tout seul au Comité de Direction Projet ? Et moi, tu m'as mise en responsable de la construction système ? Mais t'es un enculé ! Et en plus, t'as même pas participé à l'avant-vente !
- Ben, ouais, mais je t'ai mise en copie, répond Jean-Paul.
- Tu m'as mise en copie ? Ah bon ? Eh bien, moi, je te mets tout court, connard !
Il repartent chacun dans leur espace clos. Jean-Paul sors furieux du sien au bout de dix minutes, et ouvre d'un coup de pied celui de Françoise.
- La vache ! T'as envoyé un correctif au client sur l'organigramme de projet ? Tu m'as sorti du comité de direction et tu m'as mis à la gestion des habilitations ?
- Ben ouais, mais je t'ai mis en copie, répond Françoise d'une voix nazillarde.
Jean-Paul se rue littéralement sur son clavier. Il ressort au bout de 5 minutes.
- C'est bon, Françoise, c'est réparé. J'ai écris au client qu'étant enceinte, tu ne pourrais finalement pas participer au projet du tout, de manière à éviter un changement d'équipe en milieu de construction système.
- Putain, mais quel enculé !
Jean-Loup Davonier, le Senior Directeur en charge du compte Empilard Express, déboule rouge de colère.
- Bon, j'ai reçu un coup de fil du DSI d'Empilard Express. Il dit qu'il en a marre de nos conneries et qu'il a signé avec Polystème Conseil. Alors, vous nous avez TOUS LES DEUX fait perdre 4 millions d'Euros ; donc faute grave, virés, tous les deux, vous allez rendre votre PC, votre téléphone, votre badge ; le préavis c'est cadeaux, vous DEGAGEZ.
- Je m'en fous, répond Françoise, ça me va bien, j'attendais que ça, de me barrer de cette boîte de merde.
- Mais ouais. Et en plus, tu pues de la gueule façon radioactif, Jean-Loup, c'est pour ça que t'es niveau 4 depuis 10 ans et que tu signes jamais rien, explique Jean-Paul. Viens, Françoise, je te paye un verre pour fêter ça.
- Avec plaisir, répond Françoise, en ramassant ses affaires.
Jean-Loup Davonier les regarde partir bras dessus, bras dessous, avec une moue dégoûtée. Il s'assoie sur un coin de la paillasse où je me suis installé, le regard vide. Il est tiré de sa torpeur par Hypolithe Flannel, un beau parleur arriviste et incompétent, expert dans l'art de faire faire son travail par les autres.
- Heu, Jean-Loup, problème : j'ai envoyé un mail à Cosmic Cosmetics, pour leur expliquer que Françoise ne serait pas chef de projet, vu qu'elle nous quitte ; je t'ai vu la virer, et t'as bien fait, c'était une chieuse. J'ai bien fait, hein, tu m'as dit de prendre des initiatives ? Et donc, je me suis proposé à sa place ; mais ils ont répondu qu'ils partaient signer avec Logilog, parce qu'ils sont capables d'aligner des équipes stables. J'ai rien fait, mais bon, je suis embêté, hein ? 3 millions, en ce moment, c'était bon à prendre...

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