mercredi 8 avril 2009

La réunion de cons

Frank Ivanovich (un ancien du bureau de Moscou), François Blanc, Jean-Philippe Laboule et moi aimons bien monter régulièrement l'équivalent en réunions professionnelles des dîners de cons. Nous appelons ça des réunions de cons, tout simplement. Chacun vient avec son con à ces réunions convoquées dans un but fictif mais réaliste (attention à ne rien improviser).
Nous sommes actuellement tous staffés chez Compobuild, la filiale d'une grande corporation du BTP, spécialisée dans la construction écologique.


Jean-Hubert Porcinet du Beauchamp, un expert en matières fonctionnelles financières, recruté par le client en tant que consultant indépendant, m'a dès lundi matin coincé inexorablement entre la poubelle pour déchets recyclables (ses homologues) et la machine à café. Il m'a expliqué en fronçant les sourcils: vois-tu, Edouard, dans la vie, il faut regarder le beignet, pas le trou. J'ai tout de suite su que je venais de trouver mon con pour la réunion de Mercredi (nous en organisons une par mois). J'explique à Jean-Hubert : "nous aurions besoin d'un expert finance pour relire avec nous un business plan sur le renouvellement des systèmes informatiques et du réseau interne ; le leasing, le plan d'amortissement, le financement, tout ça. En fait, personne encore n'est au courant, donc motus, mais si on a ton support, ça ajoutera du poids au message".
Jean-Hubert bombe le torse, prend un air grave, me regarde par dessus ses demi-lunes :
- Quand ça ? Mercredi matin ? Ecoute, il faut que je vérifie dans mon agenda ; je ne sais plus ce que j'ai Mercredi, mais je dois bien pouvoir vous accorder une heure...
Une heure, ou huit heures, ou deux jours même, je n'ai aucun doute là-dessus.
- Mais c'est super, ça, Jean-Hubert, merci beaucoup. Avec toi dans la boucle, ça va être easy pour justifier de la valeur ajoutée.


Mercredi matin, nous nous retrouvons tous un quart d'heure avant, chacun avec un sourire confiant, sûr d'avoir trouvé le con de la victoire. Je trésaille de plaisir en entendant Jean-Hubert arriver (son business trolley date de sa grande époque à la tête d'un service financier, une des roues est bloquée ce qui fait qu'il trace un sillon caractéristique dans les bureaux qu'il traverse. Ce qui permet de le retrouver facilement quand on a rendez-vous avec lui, et d'arrêter d'en dire du mal quand on l'entend arriver). Jean-Hubert s'installe, et sa façon de se présenter, de réclamer l'agenda du jour, de se plaindre de ne pas avoir reçu le support à l'avance, font que je lis le doute et ma victoire dans les yeux des collègues.
Arrive le con de Frank, Philippe Gilbert, un chef de projet migration de données sur les déploiements Européens, qui appartient à une entreprise concurrente de la nôtre ; le con de François, Jean Bonheur, un expert sécurité du client réputé pour annuler régulièrement les droits d'accès des consultants, et enfin le con de Jean-Philippe, Erwin Scholl, celui qui négocie les serveurs sous-dimensionnés avec les hébergeurs, permettant de convertir la productivité de milliers d'utilisateurs en une centaine d'euros économisés tous les mois sur ses factures. La compétition s'annonce serrée, la matinée, prometteuse.

Et c'est là que tout bascule. Alors que je tente de fermer la porte, un pied s'intercale. Jacques Ducruet, notre patron a tous, s'affiche dans l'encadrement, avec juste derrière lui son propre patron, voire le patron de ses patrons, Christopher Shwartz, le directeur Europe et Asie des ressources Intégration Métier. Ma vie entière défile devant mes yeux, en quelques secondes.
- C'est quoi cette réunion ? Demande Jacques. On peut participer ?
Je réfléchis très vite, mon sort et celui de mes camarades en dépend. Impossible que Jacques soit au courant, et que Christopher soit son con pour la réunion. Un instant le doute m'assaille, mais il n'est pas réaliste de penser qu'un des 3 autres ait été suffisamment diabolique pour monter un traquenard, et proposer à Jacques de rentrer dans notre cercle, sans prévenir personne. D'autant plus qu'il n'est pas étonnant que Christopher soit présent sur un site client. En effet, dans mon entreprise, les très grands patrons montent régulièrement sur le front faire la tournée des popotes. Comme disait un collègue, c'est le management à l'Armoricaine, les homards sortent de leur panier pour venir te serrer la pince.
Je ne me laisse pas démonter, je décline le titre et l'objectif de la réunion, j'invite les deux Seniors Directeurs a entrer et je présente tous les protagonistes. Mes trois collègues m'emboîtent le pas, conduisant la réunion comme si de rien n'était.
Jean-Hubert entre directement dans le vif des sujets qui l'intéressent, piétinant allègrement l'agenda qu'il a réclamé à toutes forces en arrivant, et entreprend de dénoncer et de rectifier tout ce qui a pu se dire jusqu'ici sur ce qu'est un bilan comptable sain, équilibré et bien présenté. Il sort de son sac plusieurs liasses comptables pour les faire circuler. Puis il digresse sur un émission qu'il a vu hier où un historien astucieux faisait le parallèle entre les politiques napoléoniennes et Sarkoziennes.
- En ce qui me concerne, coupe Jean bonheur, le con de François, Napoléon et Sarko, ce sont deux nains, et si j'avais un jardin je saurais où les mettre.
Erwin explique qu'il est hors de question, si on installe des nouvelles machines, que ce soit lui qui gère, car il ne faut pas confondre son métier, qui fait qu'il a les compétences requises pour gérer ce changement, et le périmètre de ses attributions, qui l'obligeront le cas échéant à se limiter à un rôle de conseil interne.
Philippe Gilbert signale qu'il est heureux de donner son avis sur les questions liées au transfert de données, mais qu'il y a de forte chance qu'il soit passé directeur de programme à l'époque où la mutation des systèmes sera actée. Je me retiens de répondre que ça ne pourrait arriver que dans le cadre d'un outsourcing total de la fonction informatique par Compobuild. L'outsourcing est une invention géniale de la fin du 20e siècle, qui permet aux très grosses entreprises de se débarrasser à moindre frais des leurs éléments les moins productifs, parfois en leur faisant miroiter des promotions systématiques dans les structures d'accueil. Dans notre jargon, on appelle ça les charrettes de cons. Certaines SII et quelques cabinets de conseil, qui normalement ne font que gérer ces deals d'outsourcing, commencent aussi à proposer des transferts à leurs propres personnels, dans ces structures montées en coopération avec leurs clients. Dans notre jargon, il s'agit alors d'une double charrettes de cons avec effet win-win.
Jean Bonheur montre sur son iphone une vidéo de Beyonce à Christopher, en expliquant, ne trouvez-vous pas, qu'elle danse comme une épileptique qui aurait envie de pisser ou de se faire ramoner le fion.
Christopher, qui a l'habitude des techniciens système, explique sans se démonter qu'il n'est pas fan de danse moderne mais qu'effectivement les poses de la demoiselle sont clairement équivoques.
Je réussi à m'imposer pour discourir bièvement autour de la diapo d'introduction. Christopher me pose quelques questions, auxquelles je réussi à répondre tant bien que mal, pris d'une soudaine et salvatrice inspiration. Christopher conclut que c'est une excellente initiative et se tourne vers les participants pour les inviter à donner leur avis.
Suite à une mauvaise manipulation de Jean Bonheur sur son iphone, Beyonce se met à hurler ses envies diverses à tue-tête. Jean s'excuse et range rapidement son appareil, avec un air de gamin qui aurait peur qu'on lui confisque son jouet.
Jean-Hubert, mon con, se met à disserter sur ce que doit prendre en compte le calcul du ROI, le retour sur investissement, Return On Investment en anglais (Jean-Hubert a le même accent que Peter Sellers en inspecteur Clouzot dans la panthère rose). Et forcément, le ROI n'est pas du tout ce qu'on s'imagine communément.
Je pense personnellement avoir pris l'avantage avec mon Jean-Hubert à moi, qui est définitivement une bête de concours. Nous décidons généralement du gagnant lors du debrief de fin de réunion, mais il n'est pas difficile de connaître la tendance en cours de session, avec un peu d'habitude.
Au fur et à mesure de la réunion, la stupéfaction et l'incrédulité s'inscrivent avec de plus en plus de profondeur sur les visages de Christopher et de Jacques. Ils se mettent tous deux à transpirer, leur détresse est palpable. Christopher, furieux, regarde sa montre, il la trouve visiblement léthargique ; mes 3 collègues organisateurs affichent une neutralité de marbre.
Jean Bonheur et Erwin Scholl manquent d'en venir aux mains. Jean a entamé les hostilités en faisant remarquer que c'est facile de gérer l'accès et la sécurité sur les serveurs d'Erwin, où il est impossible de tenter quoique ce soit, voire même de se connecter, vu les temps de réponse. Erwin réplique en expliquant que si Jean est si chiant à sucrer en permanence les droits de tout le monde, c'est parce que c'est le rôle de sa vie, la gestion des accès aux systèmes informatiques, c'est encore mieux que vigile chez Auchan.

Finalement, Christopher se lève d'un bloc, s'excuse rapidement, explique qu'il a un avion à prendre pour rentrer à Paris (pour moi, de la Défense, c'est encore le RER ou l'hélicoptère le plus efficace). Mais il confirme son intérêt pour la question débattue, et il s'attend à recevoir un compte-rendu circonstancié de la réunion et à être personnellement tenu au courant de la progression du dossier. Jacques ne dit rien, car il ne ment jamais ; tout juste explique-t-il qu'il doit suivre Christopher pour finir de voir deux trois points qu'ils ont en instance.

Le debrief de la réunion de cons a été moins enthousiaste que les précédents. Nous n'avons même pas décidé du vainqueur. Comble de connerie, nous nous somme retrouvés obligés de post-rationaliser une présentation, avec un compte-rendu et une liste de points d'actions ; nous nous sommes mis d'accord pour envoyer le mail aux seniors directeurs uniquement, avec en copie de fausses adresses coté Compobuild, pour éviter qu'un des cons (Jean-Hubert, par exemple) ne rebondisse, transférant sa réponse à une direction quelconque pour se faire mousser. Nous finirions par perdre totalement le contrôle de notre modeste blague. Sans compter le risque que tout ça finisse par passer pour une réelle initiative clandestine avec détournement des ressources client... de quoi terminer tous les trois au pôle emploi.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire