vendredi 15 mai 2009
Formation sur les Styles Sociaux
Des formations en management, aux outils de gestion, à l'organisation, en psycho-sociologie, en cuisine et en langues du futur (beaucoup de jeunes requins apprennent le chinois en ce moment).
On parle beaucoup des styles sociaux dans mon entreprise, car maîtriser les styles sociaux c'est mieux mettre les gens sous contrôle, c'est travailler son aptitude à les manipuler. Je me suis donc inscrit en formation sur les styles sociaux.
Pour maîtriser les styles sociaux, il faut d'abord bien concevoir ce que les attitudes (langage corporel) et les paroles verbales (langage linguistique) révèlent ou pas de la personnalité sous-jacente. Pour le faire comprendre, cette formation en management très sérieuse compare, dans les premières diapos, l'être humain à un pâté en croûte : on ne voit que la croûte, on ne sait pas de quelle nature est la farce. En regardant le formateur, je me suis dit que les croûtes de certains pâtés donnent tout de même une bonne idée de ce qu'il y a à l'intérieur.
L'analyse des comportements doit se faire selon 2 axes principaux, l'assertivité et l'émotivisation. L'assertivité est un néologisme pour parler de la mesure scientifique de la tendance qu'ont les collègues à poser des questions ou au contraire à affirmer sans preuve. L'émotivisation est un néologisme pour parler de la tendance des collègues à mettre de l'émotion ou à réagir métalliquement durant les débats en réunion. C'est très facile, et ça permet de plier dans 4 boites 99% des homos consultantus et informaticus : +/+, -/-, -/+ ou +/- sur les deux axes. C'est du ready-made pour taxidermiste psycho-social.
Le formateur s'est posé fier de lui à coté d'une courbe de la productivité rapportée à la tension régnant sur un projet. La productivité est optimale à un certain niveau de pression, au delà et en deçà duquel la productivité diminue. J'ai donc bossé 10 ans avant de trouver un prix Nobel pour m'expliquer qu'il faut un peu faire chier, mais pas trop, pour que ça avance. Attention : le mode de réaction du sujet à la pression diffère en fonction de son positionnement sur les axes sus-évoqués, CQFD, DTQ. Et aussi, des relations dites toxiques, en phase de tension, peuvent se mettre en place entre des personnes appartenant à des secteurs diamétralement opposés selon les 2 axes sus-évoqués. Un directif froid se mettra systématiquement sur la gueule avec un émotif passif. CQFD, c'est dans la boîte. Le formateur réagit très mal à une question que je pose, me positionnant façon analytique / froid (scepticisme). Il se réfugie dans l'agression, façon directif / émotif. CQFD, ça marche, c'est dingue.
Sauf que dans mon entreprise, systématiquement peuplée de directifs froids, les conflits sont permanents, et froids, et l'ambiance est globalement toxique, je ne sais plus quoi penser. Le formateur avait anticipé ma question, et nous distribue une matrice donnant le meilleure mode d'interaction général entre les différents styles. Et que donc les relations toxiques peuvent survenir pour toutes les combinaisons possibles. Et inversement.
Jean-François Philou demande s'il ne manque pas une case surpeuplée, celle des cons ; je lui réponds qu'il n'a rien compris, que les cons se distribuent sur toutes les cases. Le formateur dit que oui, mais s'il vous plaît, soyez compréhensifs.
Globalement, le secret est qu'il faut faire preuve de versatilité, c'est à dire qu'il faut s'adapter au comportement des autres. Jean-François propose de monter sur l'estrade et de montrer ses fesses, pour donner l'occasion au formateur de faire une démonstration de versatilité.
Le formateur écarte les bras façon Jésus Christ, devant une diapos qui explique : "connaissez-vous vous même. Contrôlez-vous. Connaissez les autres".
- et "contrôlez les autres" ? Je demande, innocemment;
- s'il vous plaît, soyez compréhensifs, de ne pas, merci, répond le formateur.
- voisin, vous avez une poutre dans l'oeil, explique Jean-François.
Ayant été expulsé avant la fin de la formation, je n'ai pas pu noter les recommandations finales, mais j'essaierai de récupérer, pour la mettre en ligne, la matrice d'interaction par type de con.
Pour être averti de toute publication: mailto:informatique.moderne.update@gmail.com
mardi 12 mai 2009
Lettre ouverte à Grattounette, neveu, musicien, veinard
Il est temps que tu comprennes ta chance, toi qui jamais ne bossera dans l'informatique de gestion, et qui jamais ne mettra de cravate en dehors des mariages, des bar mitzvahs ou des baptêmes. Car on a qu'une vie, et pour l'instant, c'est qui qu'a tout bon ? C'est Grattounette.
Alors profite, gratte des chansons, sur les cons qui sont heureux et que ça te rend triste, sur les marmottes qui s’enculent dans les terriers, sur le soleil qui continue à dessiner des auréoles sous les bras des grosses quelque soit le budget R&D chez Rexona, sur ce que tu veux réussir pour te payer une Rolex comme Séguéla, sur la vie des cosmonautes qui chient dans des boîtes en orbite (du moins, on l’espère), sur les manipulations génétiques qui vont faire qu’un jour ta copine aura peut-être trois nichons (c’est de ton âge d'y penser), sur la pollution qui fait que bientôt tout le monde ira à la plage à pied quelque soit où il habite, rapport à la montée des eaux ; sur les programmes télé qui montrent que ce qu’on a envie d’entendre, sur la place des chiens d’aveugle dans la société, sur les dangers de l’eau au volant, sur les délits d’initiés et que ça fait chier tout le monde de jamais être initié, car ainsi qu'il en est de la lettre de Saint-François d'Assises aux banquiers:
"que je ne cherche pas tant :
à me rémunérer, qu'à rémunérer mon client
à me servir dans la caisse, qu'à faire fructifier le pognon,
à jouer avec le feu, qu'à placer pépère,
à préparer ma retraite avant l'heure, qu'à garantir celle des vieux,
car c'est en enrichissant les autres
qu'on s'enrichit réellement,
vu qu'on laisse tout au dessus du sol
au moment de passer dessous. "
Alors voilà, merci pour nous, et cordialement pour pas dire plus,
Tontounette.
http://www.myspace.com/quentiiin
Pour être averti de toute publication:
informatique.moderne.update@gmail.com
jeudi 7 mai 2009
lundi 27 avril 2009
Allégorie de la conscience intellectuelle perdant pied
- enculage de mouche en bande organisée (Xtreme Fly Fucking),
- écartèlement capillaire en quatre parts (Johnny Johnny fais moi mal),
- frénésie masturbatoire orientée tripotage coupable de concepts simili business,
- enfonçage inertiel de portes ouvertes (I Want To Believe).

mercredi 8 avril 2009
La réunion de cons
Nous sommes actuellement tous staffés chez Compobuild, la filiale d'une grande corporation du BTP, spécialisée dans la construction écologique.
Jean-Hubert Porcinet du Beauchamp, un expert en matières fonctionnelles financières, recruté par le client en tant que consultant indépendant, m'a dès lundi matin coincé inexorablement entre la poubelle pour déchets recyclables (ses homologues) et la machine à café. Il m'a expliqué en fronçant les sourcils: vois-tu, Edouard, dans la vie, il faut regarder le beignet, pas le trou. J'ai tout de suite su que je venais de trouver mon con pour la réunion de Mercredi (nous en organisons une par mois). J'explique à Jean-Hubert : "nous aurions besoin d'un expert finance pour relire avec nous un business plan sur le renouvellement des systèmes informatiques et du réseau interne ; le leasing, le plan d'amortissement, le financement, tout ça. En fait, personne encore n'est au courant, donc motus, mais si on a ton support, ça ajoutera du poids au message".
Jean-Hubert bombe le torse, prend un air grave, me regarde par dessus ses demi-lunes :
- Quand ça ? Mercredi matin ? Ecoute, il faut que je vérifie dans mon agenda ; je ne sais plus ce que j'ai Mercredi, mais je dois bien pouvoir vous accorder une heure...
Une heure, ou huit heures, ou deux jours même, je n'ai aucun doute là-dessus.
- Mais c'est super, ça, Jean-Hubert, merci beaucoup. Avec toi dans la boucle, ça va être easy pour justifier de la valeur ajoutée.
Mercredi matin, nous nous retrouvons tous un quart d'heure avant, chacun avec un sourire confiant, sûr d'avoir trouvé le con de la victoire. Je trésaille de plaisir en entendant Jean-Hubert arriver (son business trolley date de sa grande époque à la tête d'un service financier, une des roues est bloquée ce qui fait qu'il trace un sillon caractéristique dans les bureaux qu'il traverse. Ce qui permet de le retrouver facilement quand on a rendez-vous avec lui, et d'arrêter d'en dire du mal quand on l'entend arriver). Jean-Hubert s'installe, et sa façon de se présenter, de réclamer l'agenda du jour, de se plaindre de ne pas avoir reçu le support à l'avance, font que je lis le doute et ma victoire dans les yeux des collègues.
Arrive le con de Frank, Philippe Gilbert, un chef de projet migration de données sur les déploiements Européens, qui appartient à une entreprise concurrente de la nôtre ; le con de François, Jean Bonheur, un expert sécurité du client réputé pour annuler régulièrement les droits d'accès des consultants, et enfin le con de Jean-Philippe, Erwin Scholl, celui qui négocie les serveurs sous-dimensionnés avec les hébergeurs, permettant de convertir la productivité de milliers d'utilisateurs en une centaine d'euros économisés tous les mois sur ses factures. La compétition s'annonce serrée, la matinée, prometteuse.
Et c'est là que tout bascule. Alors que je tente de fermer la porte, un pied s'intercale. Jacques Ducruet, notre patron a tous, s'affiche dans l'encadrement, avec juste derrière lui son propre patron, voire le patron de ses patrons, Christopher Shwartz, le directeur Europe et Asie des ressources Intégration Métier. Ma vie entière défile devant mes yeux, en quelques secondes.
- C'est quoi cette réunion ? Demande Jacques. On peut participer ?
Je réfléchis très vite, mon sort et celui de mes camarades en dépend. Impossible que Jacques soit au courant, et que Christopher soit son con pour la réunion. Un instant le doute m'assaille, mais il n'est pas réaliste de penser qu'un des 3 autres ait été suffisamment diabolique pour monter un traquenard, et proposer à Jacques de rentrer dans notre cercle, sans prévenir personne. D'autant plus qu'il n'est pas étonnant que Christopher soit présent sur un site client. En effet, dans mon entreprise, les très grands patrons montent régulièrement sur le front faire la tournée des popotes. Comme disait un collègue, c'est le management à l'Armoricaine, les homards sortent de leur panier pour venir te serrer la pince.
Je ne me laisse pas démonter, je décline le titre et l'objectif de la réunion, j'invite les deux Seniors Directeurs a entrer et je présente tous les protagonistes. Mes trois collègues m'emboîtent le pas, conduisant la réunion comme si de rien n'était.
Jean-Hubert entre directement dans le vif des sujets qui l'intéressent, piétinant allègrement l'agenda qu'il a réclamé à toutes forces en arrivant, et entreprend de dénoncer et de rectifier tout ce qui a pu se dire jusqu'ici sur ce qu'est un bilan comptable sain, équilibré et bien présenté. Il sort de son sac plusieurs liasses comptables pour les faire circuler. Puis il digresse sur un émission qu'il a vu hier où un historien astucieux faisait le parallèle entre les politiques napoléoniennes et Sarkoziennes.
- En ce qui me concerne, coupe Jean bonheur, le con de François, Napoléon et Sarko, ce sont deux nains, et si j'avais un jardin je saurais où les mettre.
Erwin explique qu'il est hors de question, si on installe des nouvelles machines, que ce soit lui qui gère, car il ne faut pas confondre son métier, qui fait qu'il a les compétences requises pour gérer ce changement, et le périmètre de ses attributions, qui l'obligeront le cas échéant à se limiter à un rôle de conseil interne.
Philippe Gilbert signale qu'il est heureux de donner son avis sur les questions liées au transfert de données, mais qu'il y a de forte chance qu'il soit passé directeur de programme à l'époque où la mutation des systèmes sera actée. Je me retiens de répondre que ça ne pourrait arriver que dans le cadre d'un outsourcing total de la fonction informatique par Compobuild. L'outsourcing est une invention géniale de la fin du 20e siècle, qui permet aux très grosses entreprises de se débarrasser à moindre frais des leurs éléments les moins productifs, parfois en leur faisant miroiter des promotions systématiques dans les structures d'accueil. Dans notre jargon, on appelle ça les charrettes de cons. Certaines SII et quelques cabinets de conseil, qui normalement ne font que gérer ces deals d'outsourcing, commencent aussi à proposer des transferts à leurs propres personnels, dans ces structures montées en coopération avec leurs clients. Dans notre jargon, il s'agit alors d'une double charrettes de cons avec effet win-win.
Jean Bonheur montre sur son iphone une vidéo de Beyonce à Christopher, en expliquant, ne trouvez-vous pas, qu'elle danse comme une épileptique qui aurait envie de pisser ou de se faire ramoner le fion.
Christopher, qui a l'habitude des techniciens système, explique sans se démonter qu'il n'est pas fan de danse moderne mais qu'effectivement les poses de la demoiselle sont clairement équivoques.
Je réussi à m'imposer pour discourir bièvement autour de la diapo d'introduction. Christopher me pose quelques questions, auxquelles je réussi à répondre tant bien que mal, pris d'une soudaine et salvatrice inspiration. Christopher conclut que c'est une excellente initiative et se tourne vers les participants pour les inviter à donner leur avis.
Suite à une mauvaise manipulation de Jean Bonheur sur son iphone, Beyonce se met à hurler ses envies diverses à tue-tête. Jean s'excuse et range rapidement son appareil, avec un air de gamin qui aurait peur qu'on lui confisque son jouet.
Jean-Hubert, mon con, se met à disserter sur ce que doit prendre en compte le calcul du ROI, le retour sur investissement, Return On Investment en anglais (Jean-Hubert a le même accent que Peter Sellers en inspecteur Clouzot dans la panthère rose). Et forcément, le ROI n'est pas du tout ce qu'on s'imagine communément.
Je pense personnellement avoir pris l'avantage avec mon Jean-Hubert à moi, qui est définitivement une bête de concours. Nous décidons généralement du gagnant lors du debrief de fin de réunion, mais il n'est pas difficile de connaître la tendance en cours de session, avec un peu d'habitude.
Au fur et à mesure de la réunion, la stupéfaction et l'incrédulité s'inscrivent avec de plus en plus de profondeur sur les visages de Christopher et de Jacques. Ils se mettent tous deux à transpirer, leur détresse est palpable. Christopher, furieux, regarde sa montre, il la trouve visiblement léthargique ; mes 3 collègues organisateurs affichent une neutralité de marbre.
Jean Bonheur et Erwin Scholl manquent d'en venir aux mains. Jean a entamé les hostilités en faisant remarquer que c'est facile de gérer l'accès et la sécurité sur les serveurs d'Erwin, où il est impossible de tenter quoique ce soit, voire même de se connecter, vu les temps de réponse. Erwin réplique en expliquant que si Jean est si chiant à sucrer en permanence les droits de tout le monde, c'est parce que c'est le rôle de sa vie, la gestion des accès aux systèmes informatiques, c'est encore mieux que vigile chez Auchan.
Finalement, Christopher se lève d'un bloc, s'excuse rapidement, explique qu'il a un avion à prendre pour rentrer à Paris (pour moi, de la Défense, c'est encore le RER ou l'hélicoptère le plus efficace). Mais il confirme son intérêt pour la question débattue, et il s'attend à recevoir un compte-rendu circonstancié de la réunion et à être personnellement tenu au courant de la progression du dossier. Jacques ne dit rien, car il ne ment jamais ; tout juste explique-t-il qu'il doit suivre Christopher pour finir de voir deux trois points qu'ils ont en instance.
Le debrief de la réunion de cons a été moins enthousiaste que les précédents. Nous n'avons même pas décidé du vainqueur. Comble de connerie, nous nous somme retrouvés obligés de post-rationaliser une présentation, avec un compte-rendu et une liste de points d'actions ; nous nous sommes mis d'accord pour envoyer le mail aux seniors directeurs uniquement, avec en copie de fausses adresses coté Compobuild, pour éviter qu'un des cons (Jean-Hubert, par exemple) ne rebondisse, transférant sa réponse à une direction quelconque pour se faire mousser. Nous finirions par perdre totalement le contrôle de notre modeste blague. Sans compter le risque que tout ça finisse par passer pour une réelle initiative clandestine avec détournement des ressources client... de quoi terminer tous les trois au pôle emploi.
jeudi 2 avril 2009
Perspective de couloirs célestes - la mort après la vie d'entreprise.
Jean-Robert est immédiatement devenu une légende au sein de la firme. On lui a proposé un poste au RH, qu'il a du décliner lorsque la Cours d'Appel de Béthunes a confirmé la nécessité de l'interner jusqu'à nouvel ordre. J'essaie de lui rendre visite au moins une fois tous les deux mois, au sein d'une petite clinique psychiatrique spécialisée dans l'internement d'anciens consultants en management et en système d'information. A l'origine, l'institution a été créée pour soigner les troubles traumatiques chez les anciens combattants. A l'accueil on m'a annoncé que je trouverai Jean-Robert assis sur la terrasse au bout du bâtiment.
Parcourant les couloirs qui mènent au jardin, j'ai recueilli édifié les propos sans queues ni têtes des pensionnaires :
- Dans un système hypercube, il te faut un ODS pour mettre en forme les données. Si t'as pas d'ODS, tes données, elles retombent au fond, toutes mélangées. Dans le cube la balayette.
- Non, mais écoute, c'est pas validé. Personne a voulu valider. On ne peut pas passer en production. Si c'est pas validé, je ne peux rien faire. Le statut c'est : non validé. Il faut que le statut soit : validé. Tu comprends le concept de la Validation ?
- Ce mec, il ne vaut rien fonctionnellement. Il ne sait rien faire du point de vue des flux intégrés.
- C'est un flux intrinsèquement pérenne, mais il faut obtenir l'appui du business.
- On ne passe pas au niveau chiffrage du planning contradictoire. C'est dans l'épaisseur du trait, mais ça ne passe pas quand même. Faut savoir où mettre le curseur. Et ça, seul des ateliers adéquations / écarts avec les utilisateurs clés pourront le déterminer. Faudra faire un avenant.
- C'est une implémentation clé, pour un client classé OR, un client du type FONDATION. C'est prioritaire. Prioritaire. LAISSEZ-MOI PASSER, je dois aller implémenter d'urgence. POUSSEZ-VOUS.
- Faut me staffer ! Staffez-moi, je vous en supplie (sanglots) ! STAFFEZ-MOI, bordel, me laissez pas en dispo ! Soyez cool ! Je sais faire tellement de choses ! MAIS STAFFEZ MOI, MERDE !
- Salut Jean-Robert !
Le visage sombre de Jean-Robert s'éclaire en me voyant.
- Comment va la firme ? Me demande-t-il avec un air de conspirateur.
- Eh bien, c'est la crise, vous savez. On a du mal à signer de nouveaux contrats. Mais le carnet de commande reste correct.
Jean-Robert explique à voix basse : " On va aller dans ma chambre. Il y a des anciens de Caplog qui écoutent aux portes, ils essaient de remonter un business avec le fax du secrétariat médical ".
Remontés dans sa petite chambre blanche, Jean-Robert s'est mis face à la fenêtre pour me parler, pendant que j'ai pris place dans l'unique fauteuil.
- Le colosse est à terre, mon petit Edouard. Nous étions des Dieux, nous voilà des feuilles mortes, ramassées à la pelle. C'est le vent du destin qui nous a poussés sur les rochers. Nous étions les goliaths des flux optiques et coaxiaux, nous étions le nerf numérique de la guerre, notre âme au diable et notre cul en vitrine ! Et qu'en avons-nous fait ?
- Je vous ai amené un éclair au chocolat.
- C'est gentil, mon petit gars. Tu peux aussi me faire suivre des Paris-Brest. J'aime bien aussi. (désignant le crucifix au-dessus de son lit) Vous avez vu le petit Jésus sur la croix ? Il a encore maigri, dites-donc.
- Euh.. oui, il n'a pas l'air bien. Mais je ne sais pas si c'est particulièrement à cause de la crise. Et vous, ça va ?
- MAIS OUI, ça va ! MERDE ! Arrêtez de parler comme à un grand malade ! FAIT CHIER ! Comment voulez-vous que je guérisse, si vous passez votre vie à m'enfoncer comme des cons. Je suis senior directeur niveau 3, il ne faudrait pas l'oublier, hein, espèce de petits pousseurs de wagonnets pleins de MERDE.
Un infirmière ravissante, habillée d'une blouse trop petite, rentre sans frapper.
- C'est fini ce raffut ? Monsieur Fourtoux, encore vous ? Vous voulez qu'on arrête les visites pour vous aider à vous calmer ?
Jean-Robert est tout penaud.
- Non, c'est bon, ça va, je retombe, tout va bien.
Après que l'infirmière soit parti, Jean-Robert me confie :
- Je lui brouterais bien la foufoune, à celle-là. Mais pour la séduire, il faudrait regagner le circuit économique. Et j'ai trop pris mes distances, j'y crois plus. Gardez ça pour vous, mais j'y crois plus. Jamais je pourrais m'y remettre, à ces fadaises. Le ridicule me tuerait à tous les coups.
Paradoxalement, je suis reparti un peu revigoré de cette visite. Et de retour au bureau, en circulant au milieu des espaces de travails fermés (et vitrés), voici ce que mis bout à bout donnent les brèves que j'ai entendues d'une porte mal fermée à une autre :
- Ce con, il a voulu plugger deux systèmes transactionnels sur des hypercubes en les hébergeant dans le même serveur Java. Ahr ahr ahr ! Même le client était mort de rire.
- Merci de respecter le processus de validation qui a été mis en place et validé en accord avec lui même.
- Ce mec est un handicapé mental. Il a toujours rien compris aux bases de données relationnelles pour la modélisation des flux intégrés. Il est universellement incompétent.
- Si on veut obtenir la validation du re-engineering du flux, il faut faire avec la power map chez le client. Sinon on va se prendre le mur.
- On ne passe pas avec ce chiffrage. Je ne me commite pas avant la fin des ateliers d'évaluation. Sinon, ça va tout phagocyter la marge.
- Ouais, ben tu m'expliqueras comment tu fais pour sortir une ressource d'un client global classé platine.
- Faut que tu me trouves une mission. J'ai trois mois pour charger sur un deal, sinon il m'a dit que moi et ma gueule de péruvien on était bon pour jouer de la flûte de pan dans le métro.

